« Ma mère a déjà un cardiologue, un diabétologue et un médecin traitant. Pourquoi voir en plus un gériatre ? » C'est une question légitime, et la réponse tient en une phrase : les spécialistes d'organe regardent chacun une maladie ; le gériatre regarde une personne.
L'évaluation gériatrique standardisée — ou évaluation gérontologique globale — est l'outil central de la spécialité. C'est une démarche structurée, pluridimensionnelle, dont l'efficacité est parmi les mieux démontrées de toute la médecine du grand âge : elle réduit le risque d'hospitalisation, améliore le maintien à domicile et diminue la mortalité à un an.
Pourquoi une évaluation différente
Chez une personne âgée, trois particularités rendent l'approche classique insuffisante.
Les maladies se présentent autrement. Un infarctus peut se manifester par une simple confusion. Une infection urinaire, par une chute. Une pneumonie, sans fièvre ni toux. On parle de présentation atypique.
Les problèmes s'additionnent et interagissent. Une arthrose douloureuse + un somnifère + une mauvaise vue + un tapis mal fixé ne font pas quatre petits problèmes : ils font une fracture du col du fémur.
Ce qui compte n'est pas seulement la maladie, mais la fonction. Un patient peut avoir un diabète parfaitement équilibré et être incapable de préparer ses repas. Le second point pèse plus lourd sur sa vie que le premier.
Les huit domaines explorés
1. L'autonomie fonctionnelle
Deux échelles de référence.
Les activités de base (ADL) : se laver, s'habiller, aller aux toilettes, se déplacer, être continent, manger.
Les activités instrumentales (IADL) : téléphoner, faire ses courses, préparer ses repas, faire le ménage, gérer son argent, prendre ses médicaments, utiliser un transport.
Les IADL se dégradent en premier — souvent des mois avant que quiconque ne s'inquiète. La perte de la gestion des médicaments ou de l'argent est particulièrement précoce et révélatrice.
2. La mobilité et le risque de chute
- Test « Timed Up and Go » : se lever d'une chaise, marcher 3 mètres, faire demi-tour, revenir, se rasseoir. Au-delà de 14 à 20 secondes, le risque de chute est élevé.
- Vitesse de marche sur 4 mètres
- Test d'appui unipodal : tenir sur une jambe moins de 5 secondes est un signal d'alerte
- Recherche des chutes de l'année écoulée et de la peur de tomber
3. La nutrition
Poids, IMC, courbe de poids, questionnaire MNA (Mini Nutritional Assessment), état bucco-dentaire, capacité à faire ses courses et à cuisiner. Voir notre article sur la dénutrition.
4. La cognition
Tests de repérage adaptés au niveau d'éducation et à la langue de la personne : MMSE, test de l'horloge, épreuve des 5 mots, MoCA. Ces tests ne posent pas à eux seuls un diagnostic — ils orientent. Voir mémoire : quand s'inquiéter.
5. L'humeur
La dépression du sujet âgé est fréquente, masquée et sous-traitée. Une échelle courte (GDS) permet de la dépister en quelques minutes. Voir la dépression du sujet âgé.
6. Les médicaments
Revue complète de l'ordonnance, recherche d'interactions, de doublons, de médicaments inappropriés et d'effets indésirables non identifiés — le sujet de cet article.
7. Les sens et la communication
Vue, audition, appareillage. Une surdité non appareillée aggrave l'isolement, la dépression et le déclin cognitif ; une cataracte non opérée multiplie le risque de chute.
8. L'environnement social
Qui vit avec la personne ? Qui l'aide ? Cet aidant est-il épuisé ? Le logement est-il adapté ? Y a-t-il des escaliers, une baignoire, un chauffage ? Quelles sont les ressources financières et les aides mobilisables ?
Comment se déroule la consultation
Elle dure typiquement 45 à 90 minutes, parfois en deux temps.
- L'entretien avec la personne, puis avec l'accompagnant — les deux versions sont complémentaires, et leurs différences sont instructives
- L'examen clinique complet, y compris la marche, l'équilibre, la bouche, la peau, la tension debout et couché
- Les tests fonctionnels et cognitifs
- La synthèse : hiérarchisation des problèmes et plan d'action écrit
- Les examens complémentaires éventuels : bilan sanguin, imagerie, échographie, avis spécialisés
Comment bien s'y préparer
C'est ici que la famille fait la différence. Apportez :
- Toutes les boîtes de médicaments, y compris compléments et plantes
- Les comptes rendus d'hospitalisation et les derniers bilans sanguins
- Le carnet de vaccination
- La courbe de poids des derniers mois, si elle existe
- La liste des médecins intervenants
- Une liste écrite de vos questions, par ordre de priorité
- Des exemples concrets et datés : « depuis février, elle ne fait plus ses comptes », « il est tombé deux fois en juin dans la salle de bain »
Ce que l'on en retire
À l'issue de l'évaluation, la personne et sa famille repartent avec un plan personnalisé de santé, qui contient généralement :
- Une hiérarchie claire des problèmes — ce qu'on traite en premier, et ce qu'on laisse
- Une ordonnance révisée, souvent allégée
- Des objectifs de soins réalistes et discutés (par exemple une cible de tension ou d'HbA1c adaptée à l'âge)
- Des prescriptions non médicamenteuses : kinésithérapie, orthophonie, activité physique adaptée, prise en charge nutritionnelle
- Des recommandations d'aménagement du domicile (voir le guide)
- Une orientation vers les aides sociales et le soutien aux aidants
- Une date de réévaluation
Quand demander une évaluation gériatrique
Les situations qui la justifient clairement :
- Chute(s) dans l'année écoulée, ou peur de tomber
- Perte de poids involontaire
- Plainte de mémoire, ou changement de comportement
- Plus de 5 médicaments par jour
- Hospitalisations répétées ou passage aux urgences récent
- Difficulté nouvelle pour les gestes du quotidien
- Avant une chirurgie programmée chez une personne de plus de 75 ans
- Épuisement de l'aidant
- Question du maintien à domicile (lire)
Questions fréquentes
À partir de quel âge consulter un gériatre ?
Il n'y a pas d'âge seuil strict : c'est la situation qui compte, pas la date de naissance. En pratique, l'évaluation est particulièrement utile à partir de 75 ans, ou plus tôt en cas de polypathologie, de chutes, de ou de perte d'autonomie récente.
Mon proche va-t-il se sentir « testé » ou infantilisé ?
C'est une crainte légitime. Les tests sont présentés comme un bilan de forme et de mémoire, expliqués à l'avance, et adaptés au niveau scolaire et à la langue. Il est important de dire à la personne où elle va et pourquoi — la mise devant le fait accompli est ce qui blesse le plus.
Cela remplace-t-il le médecin traitant ?
Non, jamais. Le gériatre réalise une évaluation ponctuelle et propose un plan ; le médecin traitant reste le pilote du suivi au quotidien. La collaboration entre les deux est ce qui rend le plan efficace.
Pour aller plus loin
- La fragilité : le syndrome qu'il faut dépister tôt
- Trop de médicaments ? La déprescription
- Accompagner un proche âgé : le guide des aidants
Cet article a une vocation éducative et ne remplace pas une consultation médicale personnalisée. En cas de doute sur votre santé ou celle d'un proche, parlez-en à votre médecin.
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