« Docteur, je prends onze comprimés le matin. » Cette phrase, entendue chaque semaine, décrit une situation devenue banale — et pourtant profondément anormale.
Après 75 ans, une personne prend en moyenne 7 médicaments différents par jour. Or, la iatrogénie médicamenteuse — c'est-à-dire les dommages causés par les traitements eux-mêmes — serait responsable de 10 à 20 % des hospitalisations de personnes âgées. Dans une large majorité, ces accidents sont considérés comme évitables.
Pourquoi les médicaments deviennent dangereux avec l'âge
Le même comprimé n'agit pas de la même façon à 40 et à 85 ans.
Le corps élimine moins bien
- La fonction rénale décline avec l'âge, même sans maladie rénale. Un médicament éliminé par le rein s'accumule.
- Le foie métabolise plus lentement.
- La masse grasse augmente et l'eau corporelle diminue : les médicaments liposolubles (benzodiazépines par exemple) restent stockés bien plus longtemps.
- L'albumine baisse : la fraction active de certains médicaments augmente.
Le cerveau devient plus sensible
La barrière hémato-encéphalique est plus perméable et les récepteurs plus réactifs. Une dose banale de somnifère ou d'antihistaminique peut provoquer une confusion chez une personne âgée.
Les prescriptions s'empilent
C'est la cascade médicamenteuse : un médicament provoque un effet indésirable, interprété comme un nouveau symptôme, qui reçoit un nouveau médicament, lequel provoque à son tour un effet indésirable…
Exemple typique : un anti-inflammatoire fait monter la tension → on ajoute un antihypertenseur → celui-ci provoque des œdèmes → on ajoute un diurétique → le diurétique provoque une hypotension et une chute.
Les médicaments les plus problématiques après 75 ans
Sans jamais décider seul de les arrêter, il est utile de savoir lesquels justifient une réévaluation régulière.
| Classe | Risque principal |
|---|---|
| Benzodiazépines et somnifères | Chutes, confusion, troubles de mémoire, dépendance |
| Anticholinergiques (certains antihistaminiques, antispasmodiques, antidépresseurs anciens) | Confusion, rétention urinaire, constipation, bouche sèche |
| Neuroleptiques | Chutes, AVC, surmortalité chez les patients déments |
| Anti-inflammatoires (AINS) | Hémorragie digestive, insuffisance rénale, poussée hypertensive |
| Sulfamides hypoglycémiants et insuline | Hypoglycémies graves |
| Certains antihypertenseurs cumulés | Hypotension, malaise, chute |
| Inhibiteurs de la pompe à protons au long cours | Carences, infections digestives, fractures |
Ces listes (Beers, STOPP/START, Laroche) sont des outils d'aide à la décision médicale, pas des interdictions. Un médicament « de la liste » peut rester parfaitement justifié chez un patient donné.
La déprescription : alléger, pas abandonner
La est une démarche médicale, structurée et progressive visant à retirer les traitements dont le rapport bénéfice/risque est devenu défavorable. Ce n'est ni un abandon de soin, ni une économie : c'est un soin à part entière.
Les cinq questions posées pour chaque ligne d'ordonnance
- Pourquoi ce médicament a-t-il été prescrit ? L'indication existe-t-elle toujours ?
- Le bénéfice attendu est-il encore atteignable ? Un traitement préventif dont le bénéfice apparaît après 10 ans a-t-il un sens chez une personne de 92 ans fragile ?
- Y a-t-il un effet indésirable actuel ou probable ?
- Existe-t-il une alternative non médicamenteuse ?
- Quelles sont les priorités de la personne ? Vivre plus longtemps, ou vivre mieux ? La réponse oriente réellement la décision.
Préparer la consultation de révision
C'est la démarche la plus utile qu'un patient ou un aidant puisse entreprendre.
Le sac de médicaments. Apportez à la consultation toutes les boîtes, y compris celles prescrites par d'autres médecins, les traitements achetés sans ordonnance, les compléments alimentaires et les plantes. Beaucoup d'interactions viennent précisément de ce qui n'est pas noté sur l'ordonnance.
La liste des questions. Pour chaque médicament : à quoi sert-il ? depuis quand ? puis-je l'arrêter un jour ? que se passe-t-il si je l'oublie ?
Le journal des symptômes. Notez sur deux semaines : vertiges, chutes, fatigue, troubles digestifs, confusion, moments de la journée concernés. Ce document oriente très efficacement la révision.
Améliorer l'observance, l'autre versant du problème
Moins de médicaments, c'est aussi une meilleure prise. Quelques outils simples :
- Pilulier hebdomadaire, préparé avec la personne et non à sa place
- Ordonnance simplifiée : demander des prises 1 fois par jour plutôt que 3 quand c'est possible
- Association à un rituel : le petit-déjeuner, la prière, le journal du soir
- Un seul pharmacien, qui détecte les doublons et les interactions
- Une liste à jour dans le portefeuille, précieuse en cas d'urgence
Questions fréquentes
À partir de combien de médicaments parle-t-on de polymédication ?
Le seuil habituellement retenu est de 5 médicaments ou plus par jour, et on parle d'hyperpolymédication à partir de 10. Mais le chiffre compte moins que la pertinence : 8 médicaments tous justifiés valent mieux que 4 dont 2 sont inutiles.
Arrêter un médicament, n'est-ce pas dangereux ?
Arrêter sans méthode, oui. Déprescrire selon un protocole médical, avec décroissance progressive et surveillance, est au contraire une mesure de sécurité. Les études de déprescription montrent une diminution des chutes et des hospitalisations, sans augmentation de la mortalité.
Mon père a plusieurs spécialistes qui prescrivent chacun de leur côté. Que faire ?
C'est la situation la plus à risque. Désignez un médecin coordonnateur — habituellement le médecin traitant — qui reçoit l'ensemble des courriers et valide l'ordonnance finale. Une seule pharmacie habituelle renforce ce filet de sécurité.
Les compléments alimentaires et les plantes comptent-ils ?
Oui, pleinement. Le millepertuis, le ginkgo, l'ail en gélules, le pamplemousse interagissent avec de nombreux médicaments, dont les anticoagulants. Signalez-les systématiquement : ils sont invisibles sur l'ordonnance.
Faut-il continuer une statine à 88 ans ?
Cela se discute au cas par cas. En prévention secondaire (après un infarctus ou un AVC), le bénéfice persiste souvent. En prévention primaire chez une personne très âgée ou fragile, le bénéfice attendu devient très incertain alors que les effets musculaires, eux, sont immédiats. C'est une conversation à avoir avec votre médecin.
Pour aller plus loin
- Somnifères et benzodiazépines : comment s'en libérer
- Antalgiques chez la personne âgée : ce qui est sûr
- L'évaluation gériatrique standardisée
Cet article a une vocation éducative et ne remplace pas une consultation médicale personnalisée. En cas de doute sur votre santé ou celle d'un proche, parlez-en à votre médecin.
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